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Jeudi 16 octobre 2008 4 16 /10 /2008 08:00

Communauté : Un petit hommage à...

Considérations à partir de : Après l'empire - Essai sur la Décomposition du Système Américain, Emmanuel Todd. 2002.

« L'une des forces essentielles des empires... est l'universalisme, la capacité à traiter de façon égalitaire hommes et peuples. Une telle attitude permet l'extension continue du système de pouvoir, par l'intégration au noyau central des peuples et des individus conquis, [ce qui] autorise les dominés à se redéfinir comme dominants."


Cet article sans images (attention ! ) constitue le premier spécimen d'une catégorie relativement singulière d'articles qui consistent à retracer les grandes lignes d'un livre d'autant plus intéressant que je ne l'ai même pas lu (« ou alors y'a longtemps, ou il sentait pas bon » comme diraient ces gens là) pour s'en servir comme point de départ de divagations plus personnelle quoique dans la lignée et l'esprit dudit ouvrage. Un exercice qui me semble ne pouvoir s'épanouir que sur internet tant il oscille entre le pillage honteux et la contribution constructive invitant au dialogue.

Voici quelques considérations forcément subjectives sur le livre d'Emmanuel Todd « Après l'empire » qui spéculait en 2002 déjà sur la chute de l'empire américain. Un livre qui résonne très fort dans l'actualité du moment....


« Les Etats-Unis sont en train de devenir pour le monde un problème. »

C'est par ce postulat que l'historien et démographe Emmanuel Todd attaque sa réflexion prospective qui décrit un empire sur sa fin, du moins si l'on accepte sa définition un peu idéaliste de ce qu'est empire cf. plus haut.

Emmanuel Todd s'appuie sur une analyse socio-économique des affaire intérieures et une analyse politico militaire des affaires extérieures des States pour expliquer l'évolution erratique de la politique globale des Etats-Unis. L'idée directrice est que cette politique est dictée par la conscience d'une faiblesse plutôt que par une force sûre d'elle étant donné que la puissance américaine relative s'affaiblis par rapport aux évolutions démographiques et aux dynamiques des puissances émergentes. Ce constat de faiblesse se base également sur une puissance militaire qui a selon lui toujours été lacunaire, notamment au sol.

Emmanuel Todd se concentre sur des facteurs d'évolution de plus long, terme, plus globaux et plus invisibles que les gesticulation et les petites guerres théâtralisées de l'administration Bush qui sont essentiellement destinées à faire croire que le monde ne peut pas se passer de du rôle pacificateur de l'US Army. Une vision d'historien proche de celle de Fernand Braudel et plus loin de Lucien Fèvre qui ont été les initiateurs d'une histoire universelle qui considère les évolutions mondiales dans leur globalité et leur quotidienneté, qui accorde plus d'importance aux structures familiales et à la révolution de l'alphabétisation qu'aux discours diplomatiques et aux révolutions technologiques.


Démographie et alphabétisation :

Par exemple, il affirme que le monde actuel est en voie d'alphabétisation et en train d'achever sa transition démographique, ce qui constitue une révolution fondamentale : « On peut mesurer, grâce à un immense matériel statistique, la formidable progression culturelle du monde actuel, qui s'exprime par deux paramètres fondamentaux : la généralisation de l'alphabétisation de masse et la diffusion du contrôle des naissances ». Or, précisément, « alphabétisation et baisse de la fécondité, deux phénomènes universels, rendent possible l'universalisation de la démocratie ». Il s'est d'ailleurs mouillé récemment en annonçant au terme d'un important travail d'étude que le comportement démographique dans les pays arabes annonçait une vague de démocratisation si l'alphabétisation suivait correctement.


Crise de la démocratie :

Dans Après l'Empire, l'auteur rappelle que la généralisation de la démocratie libérale ne signifie évidemment pas la fin de l'histoire : « si la démocratie n'est que la superstructure politique d'une étape culturelle, l'instruction primaire, la continuation de la poussée éducative... ne peut que la déstabiliser là où elle était apparue en premier ». Preuve en est l'évolution oligarchique des démocraties occidentales. Tel est le paradoxe : la démocratie progresse là où elle était faible (Amérique du Sud, Europe orientale, Asie) et régresse là où elle était forte (Amérique du Nord, Europe occidentale). Ce qui donne dans les pays développés cette impression d'une régression globale de la démocratie et provoque une grave crise de conscience puisque la démocratie est vécue comme un horizon et non comme un système transitoire par nature.


Etats-Unis, gloires et faiblesses de l'empire :

Le cas des Etats-Unis est remarquable en ce sens que c'est au vu de l'histoire du XXème siècle la grande puissance la plus avancée du monde. Jusqu'aux années 1960, les Etats-Unis disposaient de l'économie la plus puissante et la plus autosuffisante de la planète, largement excédentaire sur le plan commercial. Depuis les années 1970, le déficit commercial américain est devenu l'élément structurel de l'économie mondiale. Il a fait de l'Amérique libérale « l'Etat keynésien de la planète » ce qui a permis le prolongement d'un leadership toujours incontestable mais de moins en moins indispensable. Et pour prolonger encore ce leadership une évolution moins pacifiste est à redouter. « La crise des démocraties avancées... ne nous permet plus de considérer les Etats- Unis comme pacifiques par nature (...) admettant que la démocratie libérale mène à la paix, nous admettons aussi que son dépérissement peut ramener la guerre ».

« La théorie économique orthodoxe ne peut expliquer... la transformation des Etats-Unis en espace spécialisé dans la consommation... Une représentation impériale... permet en revanche de saisir le processus en tant qu'effet économique d'une organisation politique et militaire » lâche l'auteur pour enfoncer le clou au détour de la page 84 de son essai. Tout se passe comme si le monde payait un tribut aux Etats-Unis. Cet état de fait est permis par la position du dollar et l'arrivée massive de capitaux qui sont liés à la perception que les Etats-Unis sont centraux dans le monde.

Le parallèle avec la Rome antique est saisissant. Il est amusant de noter qu'actuellement en Europe, le pays qui se rapproche le plus de ce schéma américain n'est autre que la France dont l'économie reposait ces dernières années essentiellement sur le dynamisme de la consommation des ménages alors qu'elle dispose par ailleurs de la plus puissante armée d'Europe et de sphères d'influences encore vivaces, notamment en Afrique noire.

L'Amérique a fait profiter en premier lieu les pays de sa sphère de domination de la redoutable efficacité de son système économique. Cela a permis de franchir une nouvelle étape dans la mondialisation, ce que le grand public a pu constater à partir du moment où l'empire soviétique s'est effondré. Ce faisant, les Etats-Unis ont réussi là où les anciennes puissance européennes avaient échoué.

Mais cette éclatante réussite de l'économie et de la démocratie dans un contexte de paix relative - la Pax Americana des 60 dernières années - s'est faite au prix de l'inversion des rapports économiques : l'Amérique n'est plus le premier exportateur et créancier, mais le premier importateur et débiteur ! Cette inversion est le second facteur lourd qui, combiné à la multiplication des démocraties, permet d'expliquer le comportement international des Etats-Unis comme superpuissance militairement inutile et économiquement dépendante, du moins c'est le constat du chercheur.

La position actuelle des Etats-Unis est celle d'une puissance qui cherche à imposer une hégémonie impériale alors que son relatif déclin ne le lui permet plus. Son empire militaire et monétaire est dépendante par exemple de l'Arabie Saoudite ou de l'Europe. Zone euro et Grande Bretagne cumulent une puissance financière qui, si elle était mise en commun, pourrait mettre à mal la domination du dollar (surtout en cas de crise financière outre atlantique, si vous voyez ce que je veux dire, heureusement que l'Europe a joué le jeu des américains en suivant le plan Paulson ...).


L'hégémonie américaine par les armes exige quant à elle deux conditions :

-          Maintenir les protectorats européen et japonais sans lesquels il n'y a pas d'empire. Comme pour l'ancienne Rome, le pouvoir de l'Amérique sur le monde « ne peut se passer de l'accord des classes dirigeantes... de la périphérie (...) l'Amérique n'a pas les moyens économiques, militaires ou idéologiques d'empêcher ses alliés européens et japonais de reprendre leur liberté s'ils le désirent ».

-          Briser la puissance russe en annulant l'équilibre nucléaire américano-russe, laissant les Etats-Unis seuls capables de frapper unilatéralement et sans risque de représailles n'importe quel pays du monde. A défaut d'une stratégie aussi radicale qui reviendrait à réactiver la guerre froide, la politique américaine vise à contenir la Russie en semant le trouble à ses marges (bouclier anti missiles à l'Est, Irak, Géorgie, Iran, Afghanistan...)

D'après Emmanuel Todd, ces deux objectifs ne seront pas atteints. Les Etats-Unis se contentant en quelque sorte de faire illusion en espérant prolonger leur hégémonie encore un peu.

Du coté des théâtres d'opération militaires concrets, les Etats-Unis se rabattent pour le moment sur des guerres asymétriques contre des pays ou des factions dépourvues de défenses anti-aériennes et d'équipements de pointe. Ces guerres sont paradoxalement gagnées d'avance et pourtant la puissance américaine à plus à y perdre que les adversaires ridicules qu'elle affronte (et pardon aux Serbes que je n'oserais jamais traiter de ridicules en face mais le régime de 1998 ne ressemblait plus à grand-chose après 10 ans de guerre). En procédant de la sorte, l'Amérique rencontre des difficultés de plus en plus insurmontables pour prélever « l'impôt du sang » et recruter des soldats nombreux, motivés et compétent.

L'option impériale militariste n'aurait donc pas été suivie par Washington malgré la présence de Faucons notoires au Pentagone ?

Non répond Emmanuel Todd. L'Amérique est passée « du grand échiquier diplomatique... au petit jeu militaire ». Au lieu de briser la puissance russe, elle entretient une atmosphère favorable au déploiement de ses armées avec des conflits « théâtraux » fixés sur des Etats de second ordre (Iran, Iraq, Corée du Nord, Cuba), dont l'ultime avatar est « la guerre contre le terrorisme ». Or, la Russie, ancienne puissance universaliste serait en train selon lui de sortir du marasme et de l'isolement, comme le prouvent, d'une part, la capacité de l'Etat à prélever l'impôt, d'autre part, la recherche d'un rééquilibrage russe de la puissance américaine par les Européens, Chinois et Japonais, tous intéressés par les ressources minérales et énergétiques de la Russie. On a envie avec lui de considérer la Russie comme un démocratie nouvelle, mais le livre date de 2002 et tout visionnaire à ses limites. La suite des événements nous a montré, qu'il y avait tout de même de la part des Etats-Unis un plan coordonné pour faire pièce à la Russie. Son analyse néglige par ailleurs la montée en puissance d'une autre puissance économique mais aussi militaire majeur, la Chine.


Perspectives moyenâgeuses :

Emmanuel Todd, nous décrit ainsi un empire « admis » par le reste du monde qui va faire place, soit à un empire « subit », soit à un déclin relatif. Toujours à contre courant, il décrit une Amérique Bushiste qui montre ses gros biscotos mais joue en réalité petit bras sur la scène internationale et qui ne pourra ni endiguer l'ascension de nouveaux centres de pouvoirs (Brésil, Chine, Inde...) ni éviter une crise démocratique interne. Dans ce contexte, l'attitude des européens est appelée à devenir vitale pour le maintien ou non de ce que l'auteur a appelé l'empire américain. Des choix de positionnement et d'alliance s'imposeront vis-à-vis des 2 aires de puissances voisines de l'Europe qui sont aussi les plus anti-américaines et les plus imprévisibles dans leurs évolution : le monde arabe et la Russie.

Si l'on prolonge quelques peu les intuitions de l'historien démographe au vu des évolutions depuis 2002, la fragmentation de centres de puissance semble être acquis alors que le recul de la démocratie ne semble pas seulement concerner les pays le plus avancés. La stabilité de l'Europe se confirme autant sur son impuissance et les Etats-Unis semble hésiter entre la crispation autoritaire sur son statut de leader loin devant les autres et un déclin tout relatif mais qui sera difficile à avaler. Ajoutez à cela les perturbations écologiques et ses conséquences économiques, politiques et spirituelle et vous obtiendrez sans doute un monde qui se rapprochera par bien des aspects du moyen age. Un monde de puissances multipolaire fait de multiples guerres locales à travers lesquelles des grands empires plus ou moins structurés se disputeront un leadership changeant comme ce fut le cas en Europe à l'époque de l'avènement des états nation. Des mentalités et un système économique qui vont nécessairement devoir tirer les conclusions du fait que nous vivons dans un monde fermé. Une régression des moyens de transports lointains qui permettra de recomposer les cultures des différents continents, un savoir scientifique qui sera de plus en plus bridé par les convenances sociales et qui se réfugiera dans des tours d'ivoire comme il l'a fait dans les monastères médiévaux etc....


Bonus : Emmanuel Todd, vite fait

Emmanuel Todd est spécialisé en histoire quantitative et de démographie mais ses travaux de fond n'ont pas eu le retentissement grand public de ses essais souvent visionnaires car adossés à l'observation des tendances de fond et des structures profondes de la société. La légende veut que ce soit Emmanuel Le Roy Ladurie lui-même qui lui ait mis son premier livre d'histoire entre les mains à l'âge de 10 ans.

Son grand fait d'armes est d'avoir le premier prophétisé précisément la chute de l'empire soviétique avec « La Chute finale » en 1976 en se basant sur des méthodes d'analyse indirectes qui prenaient acte de la fausseté des statistiques officielles du bloc de l'Est.

Dans La Troisième Planète il a établi une typologie des systèmes familiaux et réfléchis à la manière dont ils véhiculaient des valeurs, un travail qu'il appliquera à ses ouvrages plus historiques, La Nouvelle France et l'Invention de l'Europe. Sur l'Europe, cet iconoclaste se battra contre le traité de Maastricht avant de revoir ses positions et de faire campagne pour l'adoption du traité constitutionnel de 2005 tout en prédisant son rejet.

Par Roquettesyntaxe - Publié dans : HISTOIRE
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